Critique du film L’Abandon : un film bouleversant, nécessaire et terriblement juste
5/21/20263 min temps de lecture


Je suis allé voir L’Abandon, le film consacré à Samuel Paty, sans vraiment savoir à quoi m’attendre. Pour être honnête, je n’en attendais pas grand-chose. Je craignais un film trop démonstratif, trop appuyé, ou au contraire incapable de saisir la complexité et l’horreur d’un événement qui a profondément marqué l’École et la société française.
Les premières minutes m’ont d’ailleurs laissé un peu réservé. Certains jeux d’acteur, notamment du côté des élèves et de quelques personnels de l’Éducation nationale, peuvent sembler légèrement maladroits ou manquer de naturel. On sent parfois une mise en place un peu fragile, comme si le film cherchait encore son équilibre. Mais cette impression disparaît progressivement. Très vite, L’Abandon trouve sa force, son ton, et surtout sa justesse.
Ce qui frappe ensuite, c’est à quel point le film devient troublant de réalité. Il ne cherche pas l’effet spectaculaire. Il ne tombe pas dans le pathos facile. Il installe au contraire une tension sourde, presque étouffante, qui monte peu à peu jusqu’à devenir insupportable. Le film est stressant, oppressant, parfois à couper le souffle, parce qu’il donne l’impression que tout aurait pu être évité, que chaque silence, chaque hésitation, chaque mauvaise décision rapproche un peu plus du drame.
La mise en scène est d’une grande sobriété. La musique, très discrète, ne vient jamais manipuler artificiellement l’émotion du spectateur. Elle accompagne sans envahir. Mais c’est surtout le mixage audio qui m’a impressionné. Les cris, les voix, les bruits de couloir, les bavardages, les sons parasites sont travaillés avec une précision remarquable. À plusieurs moments, j’ai eu l’impression que quelqu’un parlait réellement dans la salle de cinéma. Ce brouhaha devient presque physique. Il nous plonge dans l’univers du collège, avec ses regards, ses murmures, ses tensions, ses malaises. On ne regarde pas seulement le film : on y est immergé.
Le personnage de Samuel Paty est particulièrement touchant. Le film évite d’en faire une figure figée ou uniquement symbolique. Il montre un homme, un professeur, avec sa pudeur, sa fatigue, sa dignité, mais aussi sa solitude progressive face à une situation qui le dépasse. Sa mort n’est pas montrée frontalement : elle est suggérée. Pourtant, la scène est d’une violence émotionnelle immense. Elle m’a véritablement retourné l’estomac. Cette retenue rend le moment encore plus fort, car elle laisse au spectateur le poids de l’horreur sans jamais tomber dans l’exploitation.
L’un des grands mérites du film est aussi de ne pas se contenter de raconter un drame individuel. L’Abandon interroge les responsabilités. Le film pointe, avec gravité, tous ceux qui ont failli : certains collègues, l’institution scolaire, la police, l’État, mais aussi plus largement tous les mécanismes de peur, de lâcheté ou d’inaction qui ont rendu possible l’irréparable. Il ne s’agit pas d’un film qui accuse gratuitement, mais d’un film qui pose une question douloureuse : comment a-t-on pu laisser un professeur aussi seul ?
Certaines décisions prises par les personnages, notamment par les enfants, font profondément mal au cœur. Non pas parce que le film les juge avec brutalité, mais parce qu’il montre à quel point une parole, une rumeur, une accusation ou un mensonge peuvent déclencher une mécanique tragique. Le film rappelle avec force que l’École est un lieu fragile, traversé par des tensions, des peurs, des pressions extérieures, mais aussi par une immense responsabilité collective.
Dans la salle, l’émotion était palpable. Les spectateurs étaient silencieux, bouleversés. Beaucoup semblaient, comme moi, profondément remués par ce qu’ils venaient de voir. Ce n’est pas un film dont on sort indemne. C’est un film qui reste, qui dérange, qui oblige à réfléchir.
L’Abandon est un film juste, sobre et nécessaire. Malgré quelques maladresses au début, il parvient à restituer avec une grande puissance le climat d’angoisse, d’isolement et de défaillance collective qui a entouré l’assassinat de Samuel Paty. C’est un film à voir, mais aussi à faire voir. Il devrait être diffusé dans les collèges et les lycées, accompagné bien sûr d’un vrai temps d’échange, parce qu’il parle de l’École, de la liberté d’enseigner, de la responsabilité des adultes, du poids des mots et du danger des emballements collectifs.
Un film bouleversant, difficile, mais indispensable.
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